C'est beau une ville la nuit, notes à propos du film

 

C'est beau une ville la nuit, Bohringer Blues

 

C'est beau une ville la nuit, le film

Je ne sais pas si comme les félins, dont il a d'ailleurs le regard lumineux, le caractère imprévisible et la fausse indifférence, Richard Bohringer a neuf vies. Mais, assurément, il en a plusieurs. Qu'il vit parfois parallèlement mais toujours intensément, passionnément, de coups de coeur en coups de gueule, de chants désespérés en envolées lyriques, sans jamais s'économiser, sans jamais se préserver. Jusqu'au bout - récompenses, joies, brûlures et blessures comprises.

La première, qui a nourri toutes les autres, est une vie d'enfant sans père ni mère laissée à l'affection de sa grand mère (Mamie, personnage capital de la mythologie bohringienne) et livré à lui-même entre les villes et les champs, et entre ces deux soeurs que sont la solitude et l'imagination.

La deuxième est celle du jeune homme qui, tel un papillon attiré par la lampe, va se brûler aux derniers feux de la grande époque de Saint-Germain des Prés, découvrant dans ces rues et ces bistrots où le désir et l'inspiration circulent encore, les artistes et les gigolos, l'écriture et la musique. Et tout ce qui va alors avec : la route, l'errance, le rêve d'Amérique, l'éblouissement de la beauté, les blessures de l'amour, l'exaltation de l'alcool, l'ivresse de la liberté, le paradis et l'enfer de la drogue…

C'est beau une ville la nuit, le film

Nourri de littérature et de jazz, curieux de toutes les rencontres, assoiffé de toutes les aventures, le jeune homme fait feu de tout bois. Il fait alors parler de lui en écrivant une pièce de théâtre (“Les girafes”) que produit Claude Lelouch, et des chansons qu'il enregistre et interprète dans des récitals rares et recherchés où se pressent surtout musiciens et cinéastes, lesquels ont d'ailleurs commencé à le faire tourner : Charles Matton (“L'italien des roses”), Alain Cavalier (“Martin et Léa”), François Truffaut (“Le dernier métro”). Sa rencontre avec un certain Jean-Jacques Beineix qui, dans son premier film, lui confie le rôle d'un personnage plus zen que zen, grand amateur de tartines beurrées et de puzzles bleu marine, va bien sûr modifier son destin.

Après “Diva”, une nouvelle vie s'ouvre devant Richard Bohringer, qui lui apporte confort et reconnaissance médiatique et professionnelle. Sa carrière d'acteur s'envole et prend le pas sur tout le reste. Les films s'enchaînent. “Le grand pardon”, “J'ai épousé une ombre”, “L'addition”, “Péril en la demeure“, “Subway”, “Les folles années du twist”… Jusqu'à ce “Grand chemin”, de Jean-Loup Hubert, qui lui vaut en 1988 le César du meilleur acteur.

Il inscrira ensuite sur son carnet de bal Mocky, Zidi, Greenaway, Gainsbourg, Jugnot, Miller, Leconte, Giraudeau… Et aussi, le succès ne lui a pas fait perdre la tentation de l'inconnu, de nombreux premiers films.

C'est beau une ville la nuit, le film

Alors qu'il est au sommet de sa carrière d'acteur, il publie en 1988 « C'est beau une ville la nuit ». Ni un roman, ni une autobiographie, mais tout cela à la fois. Des souvenirs, des blessures jamais refermées, des rencontres magiques, des histoires d'amitiés enfuies et d'amours malheureuses, des signes mystérieux, des émotions partagées, des vertiges et des descentes aux enfers. Le livre d'un écrivain. Un vrai, qui a traversé les ténèbres et trouvé sa lumière. Un auteur hanté par Cendrars, Kerouac et London, bercé de jazz et de blues. Le succès est tel qu'il noue à jamais entre Bohringer et le public des liens chaleureux indéfectibles.

Est-ce Bohringer qui, au milieu des années 90, est trop grand pour le cinéma ou le cinéma qui est trop petit pour lui et ne lui offre pas l'occasion de faire vivre les mille personnages qui l'habitent ? Est-ce sa grande gueule, sa soif d'absolu, son incapacité à rester en place, à marcher sur des chemins tout tracés, son insatiable curiosité, son irrépressible désir d'ailleurs ? En tout cas, il prend ses distances avec le cinéma autant que le cinéma les prend avec lui. Et à partir de là, toutes ses vies cohabitent, se croisent, se répondent, se prolongent. L'acteur, le metteur en scène, l'écrivain, le voyageur, le musicien, le chanteur.

Au cinéma, il aime les aventures improbables. A la télé, il est le héros de fictions qui lui vont comme un gant (“Un homme en colère” qui lui vaudra le 7 d'or du meilleur acteur) et il y fait ses premiers pas de réalisateur (“Les coquelicots sont revenus” et “Poil de carotte”).

Côté édition, il publie deux autres livres aux titres toujours aussi étranges et aussi beaux : “Le bord intime des rivières” et “L'ultime conviction du désir”.

Côté musique, il forme un groupe, Aventures, avec lequel il prend la route et sillonne le monde. D'autant qu'entre temps, l'Afrique, d'abord mythique et imaginaire, a fait concrètement irruption dans sa vie (grâce au tournage d'“Ada dans la jungle” de Gérard Zingg, et des “Caprices d'un fleuve” de Bernard Giraudeau) et l'a imprégné à jamais, nourrissant son inspiration, son quotidien et sa musique. Richard Coeur de Lion est devenu Bohringer l'Africain. L'acteur-poète est devenu griot. Et chante tout naturellement … les pages de « C'est beau une ville la nuit » !

Car, depuis le succès du livre et cette fraternité qu'il a suscitée, ce titre, aussi pur, aussi simple, aussi évocateur que le plus beau des poèmes, est devenu sa marque, ses armoiries, son étendard.

Un étendard qu'il a porté sur tous les champs de bataille. « C'est beau une ville la nuit » à la radio, pour des émissions nocturnes et musicales d'heureuse mémoire ; à la télé, pour une série sur quelques grandes villes mythiques ; et donc sur scène, en musique.
Et enfin, aujourd'hui, au cinéma …

Ce film, il y a longtemps qu'il tournait autour. Et puis, un jour, il y a deux ou trois ans, il a senti qu'à soixante ans et quelque, il ne pouvait plus se dérober devant ce qui était son destin. « Il n'y a pas eu de vrai déclic, dit-il. Juste l'impérieuse nécessité ».

C'est beau une ville la nuit, le film

Il se met au travail avec un scénariste, Gabor Rassov pour qu'il l'aide à trier dans ses souvenirs, tout en sachant que ce scénario n'est « qu'un prétexte, qu'une rampe de lancement, qu'une porte ouverte sur le hasard et la vie qui, j'en étais sûr, ne manqueraient pas de faire irruption sur le tournage ». Il embarque avec lui dans l'aventure Denis Charvet, ancien international de rugby, qui, depuis une dizaine d'années, s'invente un chemin dans le cinéma. « Je l'ai connu quand il était sportif de haut niveau, on a appris à devenir potes. Et je lui ai demandé de venir produire le film pour qu'on réussisse quelque chose ensemble. Trouver le financement d'un projet pareil, aussi atypique dans le cinéma formaté d'aujourd'hui, n'a pas été chose facile.. Ce qui est sûr, c'est que sans France 2, Canal+, Air Sénégal et sans Claude Léger du Québec, on n'aurait pas pu le faire.»

S'il y joue son propre rôle, il demande à François Négret, qu'il considère « comme un fils », d'interpréter son personnage jeune et à Robinson Stévenin de jouer en quelque sorte son double imaginaire : un jeune écrivain qui, ne lâchant jamais sa vieille Underwood, écrit l'histoire au fur et à mesure qu'elle se déroule, et s'apprête donc à revivre tout ce que Richard a vécu « mais en plus gai ». Bien sûr, il engage sa fille, Romane, pour lui faire jouer son propre rôle dans cette histoire où l'on ne sait jamais où s'arrête la vérité et où commence la fiction – belle manière aussi de montrer tout à la fois la place qu'elle a dans son parcours, dans sa vie, et l'étendue de son talent d'actrice.

Puis, pour les entourer, il fait appel à des acteurs rares, « compagnons magnifiques » qu'il aime depuis toujours, peut-être justement parce qu'ils sont en marge et qu'ils ne sortent pas toujours indemnes de ce feu qui les brûle : Luc Thuillier, Rémi Martin, Jacques Spiesser… Enfin, à la Mamie de son enfance, il donne les visages d'Annie Girardot et d'Annie Cordy.

Le tournage se déroule sur trois mois, de septembre à décembre 2005, entre la France, le Canada et l'Afrique. Le scénario n'est vraiment qu'un point de départ. Lui qui disait dans “Le bord intime des rivières”, « je ne suis pas un gars de la syntaxe, je suis de la syncope, du bouleversement ultime », entend filmer comme il écrit. « A l'inspiration ». Et il reconnaît que ça ne simplifie pas toujours le travail de l'équipe. Il rêve en effet d'un cinéma sans plan de travail, sans autorisation, léger, mobile, à la volée. Il voit son film comme il voyait son livre. Ni roman, ni autobiographie, ni document-vérité mais tout cela à la fois. Entre le récit initiatique, le road-movie, le home-movie et le carnet de voyage d'un groupe de blues en tournée. Entre les souvenirs, le chant d'espoir, la déclaration d'amour d'un père à sa fille, d'un écrivain à l'écriture, d'un musicien à la musique, d'un homme à la vie... Un film comme son livre, comme ses livres, qui serait comme l'un des morceaux choisis d'un blues incessant et cadencé et ne ressemblerait à rien d'autre qu'à son auteur.

C'est beau une ville la nuit, le film
Bien sûr, il recrée ce qu'il a écrit, fait revivre des situations qu'il a vécues et des personnages qu'il a croisés, mais se laisse aussi porter par ce qu'il voit, par ce qu'il vit. Obsédé par la liberté de cinéastes comme Cassavetes, par le champ des possibles qu'arpentent poètes et jazzmen, il traque « les errances de l'âme » partout où elles se trouvent, et saisit sur le vif « de grands moments humains » comme dans ce cabaret de la dernière chance qui sonne plus vrai que nature. Il invente la vérité – ce qui n'empêche pas la mythologie. Il transforme Montréal en Harlem, un pavillon de banlieue en champ de bataille. Il rajoute des images de ses concerts, y mêle des scènes avec Robinson Stévenin et Romane, y inclut Paul Personne venu un soir faire un boeuf … Il réécrit au jour le jour, déplace des scènes d'un acteur à l'autre, en invente de nouvelles. Ce n'est peut-être pas orthodoxe mais, comme dirait Depardieu, on ne change pas les rayures du zèbre. C'est comme ça qu'il est. Il fait le cinéma qu'il aime – et dont il rêve. Un cinéma où l'on ne sait plus ce qui est vécu, rêvé, craint, subi, inventé, fantasmé…

Et voilà d'ailleurs, qu'entre le scénario et le film terminé, une fois encore l'Afrique a fait irruption. Comme un personnage désormais incontournable. Images brulées et brulantes – qu'il retournera pour la plupart chercher en équipe encore plus réduite, une fois le tournage « officiel » terminé ! Là aussi, le hasard l'accompagne, qui a mis sur sa route un grand bateau blanc semblable à celui qui hante ses rêves et ses cauchemars depuis des années, depuis qu'il a failli y laisser la vie alors qu'il naviguait à son bord sur une mer de l'autre côté du globe…

Tout ça, bien sûr, n'est pas toujours simple ni évident. « Le tournage, c'est du bonheur, notamment quand les acteurs magnifient une scène, la portent jusqu'à l'incandescence, mais à la condition aussi qu'au mot bonheur, on ajoute âpreté, vertige, marmonnement intérieur, doute… »

C'est beau une ville la nuit, le film

Les prises de vues terminées, il réécrit le film une troisième fois. Avec la complicité éclairée et chaleureuse du monteur québécois, Yves Langlois. Comme des musiciens faisant des variations sur un thème, ils cherchent ensemble le rythme des images, la cadence des séquences, déplaçant les unes et les autres au gré de leur inspiration, rajoutant une voix off, modifiant la musique, soulignant un effet, libérant une émotion, sans cesse remettant sur le métier leur ouvrage. Jusqu'au tout dernier moment. Jusqu'au moment où il lui faut bien accepter que, désormais, le film vive sa vie sans lui. « Ce film, c'est un hymne à la liberté, à l'amour, au droit de rêver, au droit d'envoyer sa jeunesse plus loin que l'horizon. C'est aussi une prière, un film incantatoire, qui dit que si on n'est pas bien là où l'on est, il faut prendre la route, il faut se jeter avec passion dans quelque chose qui vous ressemble… Je me dis que ce sont des choses qui devraient parler à tous ces jeunes lascars, à toutes ces jeunes filles que je croise sur la route, dans mes concerts, dans la rue… » Et là, on se met à penser à ces mots du “Bord intime des rivières” : « J'écris pour être avec les autres. Ceux que j'ai connus. Ceux que je vais connaître. Ceux que je ne connaîtrai jamais. J'écris pour être meilleur humain. Pour éviter la disgrâce » Il suffit juste de remplacer le mot écrire par le verbe filmer pour comprendre que le blues âpre et profond qui monte de l'oeuvre de Bohringer ne connaît pas de frontière et qu'il est riche d'autant de mélancolie que d'espérance.

 
 

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