Steven Spielberg avait prévu de réaliser lui-même cet
Œil du Mal. Finalement, il s’est contenté de le produire. Trop occupé par la réalisation de son denier Indiana Jones a-t-il déclaré… La genèse du film annonce en somme la couleur: la promotion d’un projet innovant qui tient d’avantage de la vente d’un nouveau produit que de la création cinéphilique. Nous serions ici en présence d’un « thriller visionnaire d’un nouveau genre » annonce le dossier de presse.
D.J. Caruso, cinéaste peu connu en France, s’y est collé avec suffisamment de neutralité et de moyens pour nous servir un film certes distrayant et correctement réalisé mais sans grande nouveauté. Musique omniprésente, courses, poursuites, cascades en tous genres,
Shia Labeouf et son air d’ado apeuré… tous les ingrédients du blockbuster sont là, prêts à satisfaire une addiction au cinéma de pure distraction et aux odeurs de pop corn. Jerry et Rachel ne se connaissent pas mais un cauchemar leur a donné rendez-vous. Parce que quelqu’un l’a fait passer pour un terroriste et qu’il est désormais recherché par toutes les polices, Jerry n’a d’autre choix que d’obéir à une voix mystérieuse qui contrôle chacun de ces faits et gestes. Rachel est elle aussi obligée de se soumettre aux ordres de cette voix sinon ce sera son fils Sam qui le paiera de sa vie.
Le film se présente comme une longue série de poursuites, une course en avant effrénée de 2h00. Les acteurs ont des rôles très physiques. Ils doivent courir tout en jouant toujours la même expression : la peur et l’incompréhension face ce qui leur arrive. Entre deux cascades, Jerry et Rachel ont quand même un petit peu de temps pour faire connaissance et se racontent leur vie. Séquence émotion : Caruso veut alors nous arracher des larmes. Mais tout de suite il faut repartir sinon c’est la mort ! Le label Spielberg n’arrive pas à faire oublier la grande faiblesse du scénario, la psychologie vulgarisée des personnages et l’absence totale de crédibilité de certaines situations. Du cinéma bien formaté, prêt à consommer sur place. On appréciera quand même avec plus de plaisir les scènes dans l’antre secrète de cet « Eagle Eye », nom donné à l’ordinateur qui surveille tout, sait tout et tient les fils de l’intrigue. En faisant un effort, on pense à Hall 9000, l’ordinateur paranoïaque de 2001, le Big Brother de 1984 tourné par Michael Redford ou encore, plus lointainement, l’ordinateur mère de l’extraordinaire Alien de Ridley Scott. Sur ce versant, l’œil du Mal aurait pu s’aventurer avec plus d’audace et développer un scénario très intéressant. Le thème de la surveillance et du contrôle technologique étant de plus en plus présent dans nos sociétés contemporaines.

Finalement c’est dans les cascades que le film s’en sort le mieux. La réalisation confirme un retour à la « tradition ».
Caruso filme de vraies scènes d’action avec des personnages en chair et en os. Il utilise de manière pondérée les effets numériques qui, lorsqu’ils envahissent trop l’image, finissent par déshumaniser le cinéma. Ce besoin de revenir à une mise en scène réaliste redonne aux acteurs une vraie place. Ici on assiste à des poursuites et des cascades qui valent le coup d’œil car elles associent habilement un réel effort physique des acteurs et une touche discrète de numérique pour les effets spéciaux. Sur ce créneau, il faut reconnaître que les américains restent des maîtres. L’
œil du Mal réserve donc quelques moments impressionnants de scènes d’action, notamment dans la dernière demi-heure, toute en puissance qui mène à une issue finale plutôt réussie. Est-ce suffisant pour faire un bon film ? A vous de juger.
Pierre Vaccaro