Quelques milliers de signes ne suffiraient pas à décrire par le menu ce I'm not there si riche, dense, complexe, et pourtant d'une lisibilité enfantine. Spécialiste des projets décalés (mais un décalage toujours sincère, jamais calculé), Todd Haynes s'est ici surpassé, tentant de retracer la vie de Bob Dylan par l'intermédiaire des histoires d'une demi-douzaine de personnages (ou plus), totalement dissemblables, mais ne formant qu'un : Dylan. Un petit garçon noir, quelques mecs, une femme, pour un puzzle fascinant et universel, évidemment rythmé par les chansons de Robert Zimmermann.
À vrai dire, il est assez difficile d'expliquer pourquoi le film parvient si facilement à imposer son style et son charme si particulier. Sans doute parce qu'il ne s'arrête pas à la surface d'un concept accrocheur (façon Todd Solondz dans le désespérant Palindromes). Et parce qu'il va encore plus loin, attribuant la part du lion à un personnage qui n'est rien de moins que l'acteur qui joue Jack Rollins, le personnage de
Christian Bale, dans le film qui lui est consacré. Aucun rapport avec Dylan ? Si, évidemment. On a beau ne pas forcément connaître la bio du chanteur, on sent bien que tout nous amène à lui. Haynes a le bon goût de ne pas dévoiler toutes ses cartes en début de partie, refusant une bête construction de film choral pour mieux nous faire découvrir de nouveaux personnages à mesure que les bobines s'enchaînent. Ainsi, les fans de Richard Gere devront être très patients.
I'm not there, c'est six films en un, six pépites fondamentalement différentes les unes des autres, et qui englobent finalement l'ensemble du vocabulaire cinématographique. Les apparitions épisodiques de Ben Whishaw (dans le rôle d'... Arthur Rimbaud ?) sont aussi fascinantes que celles de
Heath Ledger, qui livre une prestation plus «classique», moins directement ancrée à la destinée dylanienne. Mais la partie la plus fascinante est sans doute celle avec
Cate Blanchett, qui se débarrasse de tous ses oripeaux d'actrice appliquée mais scolaire, pour livrer une interprétation absolument fascinante. Peu d'artifices, juste quelques manières empruntées à son modèle, et Blanchett devient Dylan. C'est la partie la plus biopic du film, mais elle ne cède jamais aux sirènes de la linéarité. C'est par la bouche de ce personnage, Jude Quinn, qu'Haynes fait vivre les états d'âme et l'ambivalence acerbe d'un type insaisissable. C'est là que l'on réalise que Control, récit de la courte existence de Ian Curtis par Anton Corbijn, est un tout petit film. Au moins six fois plus petit que I'm not there. Quand on voit cela, on se demande bien comment on a pu supporter les biographies linéaires de chanteurs dont on se moquait à moitié. À l'avenir, ce ne sera plus possible : le Last days de Gus Van Sant et ce petit bijou-là ont définitivement creusé la tombe de ce genre. Et pour cause : dans chacun de ces deux films, on ne voyait pas (ou presque) l'ombre d'un cheveu du musicien dont ils étaient censées parler ; pour un résultat inverse, celui d'avoir la sensation qu'on n'a jamais touché un grand artiste d'aussi près.
D'un point de vue formel, I'm Not There est un beau film. Un très beau film. Mise en scène d'une élégance folle, scénario recherché qui confine au virtuose, acteurs prodigieux. Mais sur le fond... quel ennui ! Il faut dire que faire un film mystérieux sur un chanteur mystérieux était une sacrée gageure. Ou une fausse bonne idée. C'est selon. En utilisant 6 acteurs différents (dont
Cate Blanchett) pour incarner différentes facettes de la personnalité énigmatique de Bob Dylan, Todd Haynes brouille les pistes de la biographie et entretient le côté totalement insaisissable du personnage. Au bout du compte, il s'agit plus d'un exercice de style que d'une biographie. Si I'm Not There est une très belle mise en image de très belles chansons de Dylan, je vous invite tous à découvrir le chanteur en regardant le passionnant documentaire que Martin Scorsese lui a consacré en 2005 : No Direction Home.